Une interview de Patrick Simon, directeur du Musée d’Anthropologie préhistorique de Monaco

Il m’a semblé utile et intéressant d’interviewer un scientifique, en l’occurence un géologue et un préhistorien, en la personne de Patrick Simon, directeur du Musée d’Anthropologie préhistorique de Monaco, afin de faire le point sur la situation de la Vallée de la Roya au regard des enjeux écologiques de notre époque. Retrouvez ci-dessous cette interview, qui est aussi publiée dans le journal Azur Information N°115 (janvier / février 2017).

L'impact des activités humaines en Roya
L’impact des activités humaines en Roya © photo Jérémy Taburchi

CHRONIQUE D’UNE VALLÉE : LA ROYA FACE AUX ENJEUX ÉCOLOGIQUES

Jérémy Taburchi : Patrick Simon, comment présenteriez-vous cette vallée ?

Patrick Simon : En tant que préhistorien et géologue, je suis obligé de prendre du recul car la question du temps est primordiale dans le façonnage des paysages. La vallée de la Roya prend sa source au Col de Tende et dans le massif de l’Argentera, il en résulte un bassin versant important qui va drainer des eaux qui viennent de terrains siliceux et calcaires. Des facteurs géologiques, tectoniques et érosifs vont créer au fil des millénaires le relief tel qu’on le connait aujourd’hui. En tant qu’usager – je suis pêcheur – quand on regarde aujourd’hui la rivière, je dois avouer qu’elle est triste à en pleurer car elle est turbinée de tous les côtés. La rivière originelle demeure entre Breil et Fontan, c’est la Roya en régime non turbiné, telle qu’elle devrait être partout. Ailleurs il y a des prises d’eau, passe dans des conduites forcées, etc… Au-dessus de Tende elle retrouve sa normalité.

J.T : Donc selon vous l’impact des activités humaines est flagrant ?

P.S : Sur la rivière oui, du fait de son exploitation. Son régime en été devient très faible. Comme je le disais seule la partie entre Breil et Fontan permet de profiter de ce que devrait être la Roya si les activités humaines n’étaient pas si impactantes. Je pense aussi ici par exemple à la problématique des stations d’épurations. N’oublions pas que tous les villages sont riverains de la Roya depuis Tende jusqu’à Vintimille. Même si de gros progrès et de gros investissements ont été faits et qu’il n’y a à ma connaissance peu de risques de pollution (bactérienne ou chimique), l’anthropisation de la vallée transforme durablement l’environnement.

J.T : Votre discours nous donne l’impression que plus qu’un problème de pollution ou de destruction, c’est la main mise de l’homme sur l’environnement qui est problématique ?

P.S : Oui, j’ai employé ce terme un peu barbare d’anthropisation, mais qui veut bien dire ce qu’il veut dire : les hommes colonisent de plus en plus les espaces naturels et transforment les écosystèmes. D’un point de vue humain et dans le cas de la Roya c’est d’ailleurs relativement normal : il y a de l’eau, c’est donc là que la vie va s’installer. Une activité rurale et agricole va se développer, mais heureusement pas d’industrie, la création des premières routes va faciliter les échanges. Et c’est de plus un lieu de passage, entre différents territoires, et ceci d’ailleurs depuis des millénaires. Toutes ces choses peuvent apparaitre à juste titre comme des risques pour l’environnement mais heureusement la création du Parc National du Mercantour est une assurance assez forte quant aux risques d’une dégradation des équilibres existants. Les questions parallèles telles que celles qui touchent au problème de la relation loup-bergers devrait être dédramatisées à mon sens, afin que des solutions rationnelles puissent apparaitre. N’oublions pas qu’il n’y a pas eu que le loup qui a été exterminé au cours du siècle dernier, mais aussi le lynx et bien avant l’ours brun. Je sais que ce n’est pas simple, j’ai un ami berger dans la haute Bevera et il ne rigole pas tous le jours.

J.T : En parlant de lieu de passage vous mettez peut-être volontairement le doigt sur une des questions qui passionnent une partie de la population en Roya : le doublement du tunnel de Tende. Beaucoup craignent une dégradation de l’environnement et donc de la qualité de vie dans la vallée. Qu’en est-il selon vous ?

P.S : N’oublions pas que la vallée a toujours été un lieu de passage, par des moyens et dans des directions variables. Par exemple quand on remonte le temps jusqu’au Paléolithique supérieur, de -40,000 à -20,000 ans, marqué par la péjoration climatique de la glaciation et qu’ensuite on va lentement vers un climat plus tempéré à partir de -15,000 ans, ce réchauffement climatique global entraine la fonte des glaciers et permet aux hommes de l’époque de transiter, d’ailleurs peut-être plus par les crêtes, plutôt que par le fond de la vallée. C’est à la fin du Néolithique qu’apparaissent les gravures de la Vallée des Merveilles. Ensuite, dans l’antiquité, à l’époque romaine il y avait aussi une activité dans cette zone, des fouilles ont montré au col de Tende un lieu de culte romain avec des dépôts de monnaies. Au Moyen-Âge c’était la fameuse Route du Sel qui allait tracer la route telle que nous la connaissons aujourd’hui (ancienne route du col de Tende), puis plus tard avec le percement des premiers tunnels. Quant au problème actuel qui est celui du doublement du tunnel du Col de Tende, considéré comme insuffisant et qui va être doublé, je considère que c’est aux politiques d’anticiper les risques et de prendre les bonnes décisions afin de protéger les intérêts des habitants de la vallée et des générations futures. A mon sens il n’y a pas de risque pour les écosystèmes, par contre ce sont bel et bien les habitants qui risquent de ne pas supporter une augmentation du traffic routier sur des structures inadaptées. On voit déjà lorsqu’il y a des manifestations festives dans les villages de la vallée, les perturbations que cela entraine. On ne peut imaginer qu’elles seront résolues en amenant plus de véhicules dans la vallée ! Je ne parle pas des camions car cela me parait totalement suréaliste et totalement incompatible avec le réseau actuel (le réseau autoroutier actuel supporte déjà difficilement le frét international …). De plus il existe une voie férrée qui constitue un atout rare qu’il faut absolument améliorer et favoriser.

J.T : Selon vous donc, les espaces naturels ne seront pas impacté par le doublement du tunnel ?

P.S : Les espaces naturels se situent en fin de vallée (haute Roya) et d’une façon générale je dirais qu’ils sont souvent beaucoup plus impactés par des pratiques sauvages d’activités de plein air comme les 4×4, les quads et autres motos qui utilisent des pistes forestières fragiles. Mais dans tous les cas je voudrais dire que si une volonté politique se met en place des solutions pourraient être trouvées. On peut construire des tunnels je suppose. Mais voilà il faut y penser avant et pas attendre que le mal soit fait.

J.T : Dans un autre registre, on parle beaucoup de changement climatique dans les médias. Est-il visible sur la Vallée de la Roya ?

P.S : Cela il faudrait en discuter avec des spécialistes de la faune et de la flore car ce sont des indicateurs précis qui pourraient nous renseigner. Est-ce qu’un changement de quelques dixièmes à plusieurs degrés sur cent ans va impacter les écosystèmes existants ? Pas vraiment. Il risque d’y avoir un déplacement des strates végétales, par exemple le mélèze va se déplacer vers le haut, la pelouse alpine aussi. Par contre s’il y a plus de pluies, l’érosion qui est déjà forte dans la vallée, va s’accentuer, même si des phénomènes de type catastrophiques restent peu probables. A titre de comparaison au maximum de la période de glaciation dont j’ai parlé plus haut, le stockage de l’eau sous forme de glaces a entrainé une baisse du niveau marin de 125 mètres ! Autant dire que ce que nous allons connaitre dans les prochaines décennies n’aura que peu de conséquences, ici en tout cas, car ce n’est pas le cas de certains atolls du Pacifique ou aux Pays-Bas pour ne parler que d’eux. En ce qui nous concerne il y a d’autres risques beaucoup plus fort, je pense en particulier au risque sismique.

J.T : J’ai de plus en plus l’impression en vous écoutant qu’au regard du risque écologique, l’Homme s’inquiète beaucoup de sa propre situation, tout en continuant à empiéter de plus en plus sur les espaces naturels…

P.S : Oui en effet ! On a pas encore détruit tous les anthropocentrismes ! On sait depuis longtemps que la Terre tourne autour du Soleil, mais on continue quelque part de penser que l’Homme est au centre de l’univers. D’ailleurs d’un point de vue statistique c’est hautement improbable en tout cas pour la vie : il y a des milliards et des milliards de galaxies avec chacune des milliards de systèmes solaires,notre galaxie la Voie Lactée contient environ cent milliards d’étoiles dont un grand nombre possède un système planétaire avec une ou deux planètes dans la zone d’habitabilité. Comment pourrions-nous imaginer que nous soyons seul dans l’Univers ?

J.T : Patrick Simon, je sais que vous êtes amateurs de science-fiction, que sera la vallée de la roya dans 500 ans ?

P.S : [rires] Dans cinq cents ans ? Elle pourra être très belle et continuer à être un endroit de merveilleux et de magie, mais ça c’est aux habitants de la vallée de le transmettre à leurs enfants, il ne faut pas attendre que le mal soit fait et se laisser abattre. Les idées des aménageurs pourraient surprendre, si l’on imagine le pire ça pourrait être de faire un barrage par exemple, même si ce n’est ni possible ni judicieux. Je pense en tout cas qu’il faut rester positif et peut-être faire en sorte comme c’est le cas dans de nombreuses vallées alpines, que la Roya continue à être une zone de passage raisonné.

Propos recueillis par Jérémy Taburchi en novembre 2016.

Une activité humaine de loisir dans la Roya
Une activité humaine de loisir dans la Roya © Jérémy Taburchi

 

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